Bruitage
Une séance de bruitage est, pour quelqu’un qui n’est pas du métier, un moment un peu surréaliste. On y croise des individus avec des chaussures différentes dans chaque pied, des valises chargées à bloc comme dans la « Traversée de Paris », des sacs de gravier, du foin, un auditorium avec des portes qui n’ouvrent sur rien, du parquet qui grince..
Le bruitage consiste à recréer ou renforcer en studio les sons « visibles » à l’image afin d’enrichir la bande sonore du film.

Auditorium de bruitage – © Juliette Bröker
J’ai eu la chance de travailler plusieurs années avec de grands bruiteurs cinéma sur Paris et je peux vous dire que c’est un vrai travail d’artiste, d’ailleurs c’est n’est pas un hasard si l’équivalent de « Bruiteur » en anglais est « Foley Artist » .
A quoi sert le bruitage ?
En termes de création de contenu sonore, nous avons les monteurs son, les bruiteurs et les musiciens. En ce qui concerne la musique, c’est une catégorie à part, nous verrons cela dans un autre chapitre.
Les bruiteurs et les monteurs son travaillent en étroite collaboration : leurs métiers se complètent. En effet à l’issue du tournage, la palette sonore du film est loin d’être complète, tout est à réinventer.

Un bruiteur virtuel qui enregistre les pas du dromadaire synchrones – Illustration IA
Cas concret : sur cette image ci-dessus, lors du tournage, le chamelier et son dromadaire disposent sûrement de quelques micros cachés à l’image, ainsi que d’une perche hors cadre tenue par le chef opérateur son.
Cependant, cela ne suffit pas toujours à obtenir un son précis et adapté : il faut souvent enrichir la scène avec du contenu sonore supplémentaire.
Le bruiteur va alors recréer :
- les bruits de pas du dromadaire dans le sable,
- les bruits du chargement (cliquetis, cordages, sangles…),
- les bruits de pas du chamelier,
- les bruits de présence, comme les frottements de la jellaba.
Les présences correspondent à l’enregistrement de bruits liés à l’activité humaine comme des frottements de vêtements, des respirations, des petits bruits de mouvement…

Enregistrement de présences avec Florian Penot – © Juliette Bröker
Le bruitage permet d’obtenir un rendu sur mesure, parfaitement adapté à chaque mouvement.
Le monteur son dispose parfois de sons similaires dans sa sonothèque, mais ils ne correspondent pas toujours exactement à l’image.
Revenons à nos moutons ou plutôt à notre dromadaire 🐪. Le monteur son, de son côté, va construire l’environnement sonore :
- un fond d’air (ambiance du désert avec un vent léger),
- éventuellement d’autres éléments comme une caravane au loin,
- ou encore un appel à la prière (Muezzin) selon le contexte.
👉 En pratique, la frontière entre le bruitage et le montage son est parfois floue.

Séance de bruitage de pas avec Florian Penot – © Juliette Bröker
Technique
L’enregistrement en bruitage demande une créativité débordante. Mais avec les années, le bruiteur développe ses propres techniques pour reproduire un son avec un objet donné.
Les bruiteurs ont toujours des auditoriums favoris en termes d’ergonomie mais surtout d’acoustique. Il a des repères techniques (réverbération, fréquences,…) qui l’aident dans son travail. Certains ont même leurs propres auditoriums 😎.

Bruitage de pas – © Les Studios des Minimes
Ils viennent en séance avec une partie de leur propre matériel et en ont de disponible en auditorium (diverses portes d’entrée, portière de voiture, parquet grinçant, parquet massif, tomettes, béton, carrelage, gravier, foin, sable, bac à eau, rideau et plafond amovibles pour changer l’acoustique, etc.)
Ils doivent enregistrer des sons parfaitement synchrones avec l’image. C’est pour cette raison qu’une bande rythmographique synchronisée avec l’image pour une meilleure visibilité temporelle défile sous l’écran, on l’appelle aussi la Rythmo 😉.

Pascal Chauvin et Franck Tassel en séance de de bruitage – © France 24
Bien sûr, les sons peuvent être recalés par le monteur son ou le preneur de son de l’auditorium si le bruiteur est légèrement en décalage. A noter que dans certains pays, le bruitage n’est pas enregistré synchrone à l’image
Parfois, le bruiteur a déjà vu le film en amont, mais ce n’est pas toujours le cas. Il doit donc s’adapter rapidement à la situation.
Par exemple, pour un film comme Les Trois Mousquetaires, il anticipera l’utilisation d’épées et de ferraille.
Pour un film de 1h45, il faut compter environ 10 jours de bruitage, soit environ deux semaines de travail. Cela représente en moyenne 10 minutes de bande enregistrée par jour, mais bien sûr tout dépend du film.
🎬 Séance de bruitage avec Pascal Mazière – © Cinéastuces
Sur cette vidéo, on voit le bruiteur Pascal Mazière aux Auditoriums de Joinville, où je travaillais, qui explique concrètement son métier 😉
Version internationale
Lorsqu’un film est tourné, le son du tournage s’appelle « le son direct », l’opérateur son capte les voix des comédiens avec l’ambiance sonore environnante qui sera intégrée au mixage final.
Le problème que l’on rencontre si l’on veut vendre le film à l’étranger, disons à un producteur italien : les voix françaises ne seront plus présentes, mais une partie des ambiances du son direct disparaîtra également.
Cas concret : si l’on enregistre la voix d’un pêcheur sur son bateau avec des mouettes derrière et que l’on décide de retirer cette voix pour la version italienne. Fatalement, les bruits du bateau, du moteur et des mouettes vont disparaître 🤔.
Fatalement, si l’on fournit cette version telle quelle au producteur italien, à chaque voix française ôtée du mixage, une partie de l’ambiance sonore va disparaître ! Ce n’est pas très professionnel ni esthétique.

Producteur italien intéressé par un film français – Illustration IA
C’est pour cette raison que l’on travaille le bruitage et les ambiances en post-production. Ces éléments permettent de reconstruire un univers sonore complet sans les dialogues et la production étrangère n’aura qu’à placer ses voix, en l’occurrence les voix italiennes pour notre exemple.
Lorsqu’un film est destiné à l’international, on livre donc une Version Internationale (VI).
👉 C’est une version du film contenant tous les sons (ambiances, bruitages, effets), mais sans les voix.
Les studios étrangers peuvent alors ajouter leurs dialogues dans leur propre langue.
Anecdote perso : lors d’un voyage en Turquie, j’avais regardé la télé dans ma chambre d’hôtel et j’étais tombé sur « Piège de cristal » et ils ne s’étaient pas cassé la tête. Les turcs avaient simplement rajouté une unique voix d’homme (en plus des voix américaines) qui doublait toutes les voix du film y compris celles des femmes, c’était surréaliste 😂
Pour mémoire 🤔 : « Pas trop trop besoin de VI pour la Turquie ! »😂

Auditorium de bruitage (bien rangé 😂) – © Dames Augustine
Après avoir assisté à de nombreuses séances de bruitage, je suis toujours impressionné par la créativité des bruiteurs. Avec quelques accessoires et beaucoup de talent, ils parviennent à recréer un univers sonore complet qui donne l’impression d’avoir été capté naturellement au tournage.
Personnellement, je suis fier que ma guitare ait servi sur de nombreux films : les bruiteurs s’en servaient pour reproduire des sons de caisse ou de cordes, notamment dans des films comme Stars 80 et bien d’autres 😊.

Explorer les autres étapes de la post-production
